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lundi 23 juin 2014

Portrait du sportif en travailleur sacrifié.

"Il est loin le temps ou le sport incarnait l'esprit du jeu", formule inaugurale au documentaire de Xavier DELEU et Yonathan KELLERMAN : Sport: le revers de la médaille. diffusé le 10 juin  sur Arte .
Dés la  première minute Laurent BROCHARD ancien cycliste, champion du monde en 1997 confie "c'est un peu traumatisant, je pensais qu'il y aurait plus de reconnaissance".

Le documentaire  donne la parole à d’anciens sportifs "victimes" du nouveau modèle économique qu'incarne le sport spectacle. L'économiste du sport et chercheur au Centre de droit et d'économie du sport Jean François BOURG interrogé sur la question  résume: "Arrivée de capitaux, attente de retour sur investissement, obligation de performance, c'est la nouvelle équation du sport business en ce début de 21e siècle".
 Nulle question de beauté du geste, d'élégance ou de valeurs liées au sport. L'important ce n'est plus de participer mais de gagner. " 700 milliards d'euros de chiffre d'affaire, en 2013, 3% du commerce mondial, 2% de la richesse produite dans les pays développés"

Des formules interpellent et lancent le débat sur le terrain idéologique et politique:  "Le corps est de plus en plus mis en danger ...le sportif est une population sacrifiée pour le bien de la paix social des autres" avance le Docteur Claire CARRIER psychiatre, psychanalyste et médecin du sport.

Les relations étroites entre médias et sports sont bien entendu évoquées. Grâce à sa large diffusion le sport occupe une place prépondérante dans la vie médiatique, pas un jour sans une information sportive ou sans une anecdote relative aux stars dont nous pouvons désormais partager  le quotidien grâce aux réseaux sociaux.
Nous vous renvoyons vers l'article de Jean François BOURG parue en 2007  http://www.cairn.info/revue-finance-et-bien-commun-2007-1-page-81.htm et qui  traite de manière rigoureuse de la question, statistiques à la clé : "le sport est d'une telle communication universelle, (c'est le nouvel espéranto), qu'il permet de s'affranchir des barrières idéologiques, linguistiques et religieuses, ".

En toile de fond s'alignent les grands thèmes chers à la psychodynamique du travail : reconnaissance, identité, coopération, éthique, valeurs, et bien entendu souffrance psychique et physique.
 Dans le sport comme dans le travail "classique", tout le corps est engagé, dans des proportions inimaginables pour le sportif de haut niveau, qui tel un salarié soumis au benchmarking devra, sans cesse, augmenter ses performances. Le sport comme déclinaison  du capitalisme, la lean organisation appliquée au domaine sportif.
 Le corps est outil, façonné, bichonné et meurtrie. Corps hypertrophié/hyper-érotisé, il est le siège de l'émotion et le réceptacle de sensations antagonistes,  la douleur côtoie la jouissance, la douleur est jouissance. Les shoots d'adrénaline réguliers créent l'addiction.

Voici quelques formules empruntées à ces athlètes, relatives à la fin de leur carrière, à la souffrance que génère une fin de parcours non préparé, non accompagné. Au centre de ces réflexions : l'identité.

Y. CUCHERAT Champion d’Europe, gymnaste :"Je mangeais, je respirais, je dormais gym...c'est une petite mort, j'ai laissé ma dépouille de gymnaste derrière moi"
 Aya Cissoko Championne du monde de Boxe : "et là on se dit par quoi je vais pouvoir remplacer tout ça...parfois c'était une espèce de béance...c'est violent pour un individu...c'est très très violent"
Christian SCHENK champion olympique décathlon" trois mois plus tard (la retraite), je me suis retrouvé chez un psychiatre à 7h du matin" .
C. PETITCLERC Championne paralympique"tu te retrouves devant une crise d'identité ...pendant 20 ans je me suis définie comme quelqu'un qui gagne..il faut faire le deuil de tout ça".

 Ici et contrairement au cas de salariés en fragilité face à la rupture culturelle que les nouvelles organisations de travail leur font subir, les médias et les anciens employeurs  ne convoqueront pas la fragilité de ces sportifs pour expliquer leur détresse, trop risqué.
 Mais là aussi, ce sont parfois les meilleurs qui mettent fin à leur jours, la question des suicides comme celui de l'athlète John PETITGREW ou de Pierre QUINON est abordée brièvement.
A travers l'exemple des athlètes est-allemandes, est introduite la question du dopage mais aussi du genre ou plutot du transgenre, avec le cas de Heidi KRIEGER championne olympique de lancé de poids en 1986. Cette athlète dont le corps a subi les traumatismes de l'ingestion de produits dopants est devenue, après de nombreuses opérations, un homme (Andréas). Son témoignage est un moment rare, sans compromis : "ce que le public ne voit pas c'est qu'il paye sa place pour un spectacle qui est une escroquerie, de tels niveaux de performance ne peuvent pas être propres, et pourtant vous applaudissez ces héros. Qui est le dindon de la farce? Qui est l'escroc? Le sportif ou le spectateur qui se laisse duper?.

Dans ce documentaire, nous entendons le témoignage des gagnants, des supers champions, ce qui ont  gagné des titres internationaux, l'expression est sobre et emprunte de pudeur.
Peut être ce documentaire ouvrira -il la voie au traitement de la situation des éternels seconds?  Qui, en raison d'un demi centième de seconde, ne seront pas qualifiés et  n'auront jamais l'occasion de s'accomplir dans le sport professionnel, ou de haut niveau.
 On apprend  que "l'après haut niveau "réussi peu aux seconds, que le droit du travail n'est pas appliqué, supplanté par la convention collective ou le contrat spécifique qui lie le joueur à son entreprise.
On n'évoque pas les blessés dont la carrière s'est arrêtée prématurément.

 Les journalistes ont le mérite d'aborder un sujet sensible, celui du statut du sportif et de sa condition de travailleur. Le reportage est diffusé alors que la coupe du monde de football qui réunie chaque jour des centaines de millions de spectateurs bat son plein,"pour le bien de la paix social"?

Références :
Bourg Jean-François, « La télévision fait le sport : l'équité à l'épreuve du marché », Finance & Bien Commun 1/ 2007 (No 26), p. 81-89
Documentaire à revoir pendant 2 mois sur : http://future.arte.tv/fr/sport-performance-sante

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