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dimanche 20 avril 2014

Aliénation au travail, les chaines invisibles.

 Au 19e siècle, Dean William R. Inge livrait cette réflexion  : "Une nation est une société unie par l'illusion entretenue sur ses ancêtres et par la haine de son voisin". La formule interpelle et éclaire notre sombre actualité politique.
La société du travail telle que nous l'avons décrite dans les précédents articles, peut-elle nous renseigner et produire de la connaissance nouvelle sur les rapports sociaux au sein de la cité?

Nous faisions les constats suivants: destruction des solidarités, clivage entre catégories socioprofessionnelles, organisation de la solitude au travail et effacement du soutien social par la suppression des espaces d'échanges et de coopérations.
Comme le dit Philippe Daveziès "..au cœur de leur activité, les salariés affrontent, de la façon la plus concrète, des questions politiques centrales de nos sociétés, celles qui concernent la tension entre les normes sociales et les normes du marché..."

Les règles de métiers comme les règles du vivre ensemble, semblent s'effriter, elles paraissent même nous échapper et se dérober sous le poids des lieux communs distiller ici et là pour nous rendre intelligible le phénomène : "la crise est responsable" et finalement "l'histoire nous apprend que l'homme s'est toujours adapté aux changements"... infaillible.

Pour  David LE BRETON sociologue, certaines passions (que l'on distinguera de la raison) servent à relégitimer notre propre existence en faisant l'expérience de l’extrême. Se laisser tenter par ce que Spinoza appelle les passions tristes serait une alternative pour l'individu en mal de reconnaissance sociale.
Il nous faudrait nous arracher à ces  passions tristes comme l'envie, le mépris, la haine ou la colère nous dit l'auteur. Mais la société du travail organise avec rigueur les conditions d'une impossible concorde sociale.
Comment ne pas être tenté par le mépris lorsque le collectif de travail incarnant la norme, accepte sans se rendre compte, de légitimer des actes favorisant la détérioration du lien social? Comment ne pas être en colère lorsqu'un nouveau chef est promu pour subtilement augmenter notre productivité? Chef qui ne voudra jamais entendre ce que le travailleur a à dire sur le réel, entendre ce à quoi ne résistera pas la rhétorique gestionnaire? Alors nous devrions dans ces cas là, faire preuve de courage? Pour nous conformer à la règle ou pour résister?
Le courage est le remède à la servitude pour Spinoza,  le courage est la force d'âme. Selon l'auteur, l'individu démocratique, comme il n'a plus sa place attitrée dans la société, doit la conquérir et a besoin du regard d'autrui pour légitimer, donner un sens à sa vie. Le statut social et le travail revêtent un rôle prépondérant lorsqu’il s'agit du regard des autres: briller en société ou plutôt exister dans le système de valeurs érigé par la société.
Combien de temps s'écoule lors d'un échange avec un nouvel interlocuteur avant que tombe l’interrogation "Et vous faites quoi dans la vie?" Moment crucial au cours duquel on va se déterminer et en dire plus sur nous, sur ce que l'on est .
Pour gagner la sphère des passions joyeuses qui relèvent de la puissance, du courage, Spinoza nous invite à trouver  la force, le désir de penser et d'agir. Comment passe t-on des passions joyeuses aux passions tristes? Notre philosophe pense qu'il est possible de se forger des idées adéquates, non pas de la vérité mais de  la réalité des choses singulières. Nous pourrions prendre l'exemple de certaines situations de travail qui ,comme nous avons pu l'évoquer, permettent de se forger des outils adéquates de pensée, pour ne  pas se tromper sur la réalité de ce que nous pensons être.
Alors, la pensée transforme, elle transforme le monde par l’intermédiaire du corps, elle transforme le corps par son agir  sur le monde.
Au 19e siècle Hegel, dans son texte dialectique du maître et de l'esclave, avance que l'esclave transforme le monde et que le maître est étranger et passif dans ce processus de transformation. L'esclave a t-il conscience d'être esclave? Oui, au 19e siècle l'esclave était conscient de sa condition, comment pourrait-il en être autrement? Qu'en est-il du 21e siècle et de l'esclavage post-moderne? L'esclave prisonnier des chaînes invisibles qu'il a contribué à forger, exemple de l'évaluation individualisée, des nouvelles technologies, dont l'informatique, du télétravail (voir notre article du 31/12/2013).
Pour Spinoza, le pouvoir politique est illusion d'un objet de conquête et  de possession possible.  L'illustration des hommes politiques est une contradiction dynamique entre la problématique rationnelle des gouvernants de la cité et les rapport de forces qui s'agitent en son sein.
Notre ère manquerait de philosophes pour penser le travail et la société du travail comme miroir d’une société civile en déflagration permanente, en perte d'unité, en morcèlement.
Un argumentaire pour nous éclairer sur cette amputation d'agir : La consommation et la propriété peut être?: ne pas perdre en confort de vie et payer les traites de la maison. Mais la prise de conscience relève-t-elle uniquement de l'éthique personnel? Est-ce que l'éthique s'éduque?
Comment se donner une chance de façonner des outils de compréhension du monde, pour le lire, pour le décrypter?   Est-ce que la culture a un rôle à jouer? Les cagoteries sociales se radicalisent, se replient et le nouveau monde ne respectent pas ses promesses. Promesses d'accroissement de richesses. Mais de quelles richesses parlent-on? Un détour vers notre patrimoine culturel musical et, revient telle une évidence et  de manière lancinante, cette chanson d‘Alain Souchon Foule sentimentale.
Dans notre société civilisée, occidentale, peut-être, reste-il à mieux définir les valeurs de ce siècle pour mieux saisir et assumer le rapport à la propriété, à la consommation et leurs rôles dans l'aliénation.
Peut-être qu'on nous parleraient autrement et qu'on nous épargnerait  ces " désirs qui nous affligent..."
 

David Le Breton, sociologue, est professeur à l'Université Marc-Bloch de Strasbourg et membre du Laboratoire «Cultures et sociétés en Europe» (URA-CNRS). Il est l'auteur de Passions du risque, Anthropologie de la douleur, L'Adieu au corps, Éloge de la marche
 Baruch SPINOZATraité Théologico-politique (1670); Ethique (1677).
Philippe DAVEZIES : "Pourquoi faut-il parler du travail" in  revue "Santé et travail"n°86.

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